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Pierre Rivas
La Quinzaine littéraire, mars 2005
Situation de la
poésie brésilienne
Carlos Drummend de Andrade Mort dans
lavion et autres poèmes trad. du brésilien par Ariane
Witkowski
édition bilingue Chandeigne éd., 95 p., 10 €
Ana Cristina César
Gants de peau et autres poèmes trad. du brésilien par Michel
Riaudel en collaboration avec Pauline Alphen
édition bilingue Chandeigne éd., 95 p., 10 €
La poésie brésilienne est trop ignorée et il faut
se réjouir de la publication de ces excellentes traductions, en
édition bilingue, de deux noms essentiels dans la trajectoire de
cette poésie au XXe siècle. Carlos Drummond de Andrade (1902-1987)
est sans doute la figure la plus imposante de sa génération
avec Manuel Bandeira en amont et João Cabral de Melo Neto en aval.
Bandeira a été partiellement traduit voilà quarante
ans chez Seghers dans une édition épuisée, Cabral
ne l'a jamais été et c'est une lacune incompréhensible.
La tâche n'est pas aisée et il faut des traducteurs avisés
et inspirés, maîtrisant la langue et habités d'un
sûr instinct poétique. Ariane Witkowski, trop tôt disparue,
à trente ans, en 2003, avait fait sa thèse sur Naître
et mourir au Minas Gerais, étude de sept récits d'enfance
autobiographiques brésiliens au XXe siècle.
Une large part de la poésie de Drummond s'enracine dans son Minas
natal, son enfance provinciale, la nostalgie de la fazenda paternelle
et du foyer familial. Mais fonctionnaire exilé à Rio, il
affronte les défis de l'Histoire et du temps, la guerre, les dictatures,
la peur, dilacéré entre solitude et participation, nostalgie
et utopie, entre « le chemin perdu de l'innocence perdue »
et « l'inutilité de naître ». La guerre, les
cris des morts, ceux que « la mort a surpris par traîtrise
» font contrepoint à un humour triste et l'ascendant de Supervielle
marque un moment cette poésie où le buf s'arrête
devant sa porte et le transporte au Pays Profond. « Comme un présent
» est un essai de dialogue avec le père mort proche encore
du « portrait » de Supervielle. « Cela sort de la brume,
des mémoires, des coffres pleins à craquer. » Une
même « gaucherie » de « hors venus », une
même tonalité en mineur (« Je ne recherche pas les
grands timbres orchestraux, le soir qui tombe me suffit »).
Mais Drummond fait écho également, dans une posture civique
sinon militante, aux espérances et aux désillusions de son
pays et de son continent, entre la « Rose du Peuple » et le
« Sentiment du monde », chaque fois plus dysphorique, l'élan
retombant vite dans le vide, la perte, la négativité. Poète
« national », malgré sa réserve et son scepticisme,
il apparaît comme un des pères fondateurs dans la construction
d'une tradition littéraire brésilienne.
C'est ici qu'il faudrait situer Cabral, le grand absent en français
; rappeler le rôle considérable de la poésie concrétiste
dans les années 1950/60, dernière grande utopie avant-gardiste
avec les frères Campos, et la réaction de la « poésie
marginale » d'où vient A. C. César. Le jalon important
dans cette trajectoire est Ferreira Gullar (1930), poète à
la jonction de ces chemins croisés et cependant souverain dans
son insularité rayonnante. Dans la nuit véloce a été
publié en bilingue par les éditions Eulina Carvalho, à
qui l'on doit déjà une Anthologie de la poésie romantique
brésilienne, pareillement bilingue. sur les problèmes que
pose toute traduction de la poésie, ni regretter qu'on force ici
la rime sans respecter le mètre. On se félicitera d'une
aussi courageuse entreprise dans le désert éditorial français.
Benjamin Péret saluait dès 1956 la poésie de Gullar,
traduisant quelques vers de « La lutte corporelle ». La poésie
est pour celui qu'on a défini comme « le dernier grand poète
brésilien », « un désastre en cours, un tumulte,
un vacarme » ; « Poésie passion révolution »,
le trépied surréaliste. Traversant l'expérimentation
formelle néo-concrétiste, l'infléchissant dans une
lecture plus phénoménologique que linguistique, il reprend
la tradition de la littérature de cordel, la chanson populaire
et militante, pour y chanter son peuple source, matière et fin
de poème. Dernier poète « inspiré » il
retrouve la tradition du haut lyrisme, et la voix se fait poignante dans
les derniers poèmes sur la mort, où ce poète de l'insomnie
revit dans une ode à Rilke, ce « sommeil de personne sous
tant de paupières ».
La « poésie marginale » fut, sous les années
de plomb de la dictature militaire, entre 1964 et 1980, une manière
de néo-dadaisme fait de dérision du quotidien, amère
et désabusée, elliptique ou allusive, subjective et souterraine,
« miméographique ». Poésie « pauvre »,
qu'on peut lire dans les deux sens du terme. Image d'une société
pire ? Désertion désespérée sur un repli hédoniste
ou sarcasme comme un râle ou un sanglot réprimé. Luvre
brève à l'image d'une vie brisée d'Ana Cristina César
(1952-1983) transcende le pari et le risque de cette poésie sans
horizon. Elle s'inscrit dans cette veine de l'oralité, du prosaïque,
de l'intime sans s'abandonner aux facilités de l'immédiat,
ni dans la confession, ni dans l'écriture. Sa poésie est
avant tout une exploration : du dedans, proche de Michaux, de Émergences-résurgences
ici explicitement disséminé ; des conditions de l'autobiographie
contre la spontanéité « marginale » ; de la
subjectivité contre le vécu immédiat, du décentrement
existentiel : « Autobiographie, non-Biographie » et, finalement,
de l'artifice contre l'abandon au fil de l'inspiration « marginale
», qui serait la dernière ruse où se dissimuler et
peut-être se livrer ; une manière de perversité très
post-moderne contre la naïveté « marginale » d'une
transparence à soi et à l'écriture gagée sur
le « vécu ». Traductrice de Greimas, lectrice très
attentive de Barthes, Foucault, Deleuze, préparant une thèse
sur la traduction à partir d'une nouvelle de Katherine Mansfield,
dont le nom court ici en filigrane, c'est la notion de genre littéraire
que cette uvre met en cause. Poésie qui prend la forme du
dialogue, de la correspondance, du journal intime, entre plagiat et réécriture.
Au néo-romantisme exacerbé et à la contre-culture
« beat » de cette poésie marginale, qu'elle semble
accompagner, elle oppose sa conviction que « la littérature
n'est pas un document ». Une marginalité, non sociale, celle
d'une bohème choisie ou subie, mais ontologique ; ni message ni
témoignage, mais dans une poésie saturée d'allusions
littéraires, récusant l'épanchement effusif, de l'immédiateté
vécue, l'obsession chez cette traductrice d'Emily Dickinson ou
de Silvia Plath que, comme chez Michaux, les textes aident à affronter
la réalité et la dure adversité.
Aujourd'hui, entre épuisement avant-gardiste, écriture minimaliste
et maniérisme formaliste, la veine marginale de la discursivité
prosaïque paraît datée. La cartographie de la poésie
brésilienne recoupe celle de la poésie mondialisée
dans ses diffractions.
On citera ici pour finir quelques revues françaises
qui surent accueillir tel ou tel courant : Action Poétique attentive
à la poésie concrétiste (voir, entre autres, le n°155
de 1999). Poésie a publié Cabral (n°33, 1995 ; 51, 1990).
On trouvera un dossier plus éclectique dans Europe n°827, mars
1998 (Bandeira, Poésie marginale, état présent).
Face à ces « poètes impeccables », au sûr
métier, ou constructivistes à l'excès, ou à
la raréfaction asphyxiante, le désir et l'ardeur se retrouvent
encore dans trois voix féminines majeures, publiées dans
Pleine marge, Hilda Hilst et Adelia Prado, n°25, 1997, Orides Fontela,
n°29, 1999. Le dernier numéro (40, décembre 2004) publie
des inédits de Perret, un des premiers à saluer la poésie
de Gullar (uvres complètes, tome 7, p. 247).
Lanthologie, 18 + 1 Poètes contemporains de langue portugaise
(Portugal Brésil Afrique lusophone) publiée chez Chandeigne
en 2000 est épuisée.
Peut-on espérer de cette Année 2005 Brésil en France
une meilleure connaissance de cette poésie dans la pertinence de
ses choix et la qualité de ses traductions ?
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