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Le passé du Portugal est-il à venir ?
Les azu1ejos
du palais Fronteira, les chants de Camoens,
la nostalgie de Pessoa : la même perte dans le rêve,
le même désir de se projeter au-delà de l'horizon
LA
FRONTIÈRE
Azulejos du palais Fronteira
de Pascal Quignard. Photographies de Nicolas Sapieha et Paulo Cintra,
note historique de José Meco, album relié. Chandeigne, 146
p., 295 f.
L'art portugais de la céramique peinte (azulejos) est éminemment
littéraire et théâtral. Planté sur les murs
extérieurs ou intérieurs des maisons, le décor s'anime,
inscrivant les chapitres successifs d'une libre narration ou l'image se
fait poème, épopée, roman... Les figures du songe
ou de l'histoire, du songe mêlé à l'histoire, se déploient
sur une scène de pierre nourrissant l'imagination du spectateur
après avoir surgi de celle de l'artiste : art du rêve propice
au rêve.
Dans l'extraordinaire foisonnement de cet art qui s'est très vite
affranchi de ses origines arabes et andalouses pour devenir spécifiquement,
superlativement portugais, la demeure des marquis de Fronteira, édifiée
dans la deuxième moitié du dix-septième siècle
sur la colline de Monsanto près de Lisbonne, occupe une place particulière,
unique. Là dans l'admirable ensemble architectural et décoratif,
dans la fraîcheur et l'agrément des jardins de la quinta
patricienne, une fantaisie souveraine, aux mystérieux motifs, semble
avoir, seule, guidé la main des artistes.
Les photographies superbement agencées du livre publié par
les éditions Chandeigne montrent les principaux chapitres de ce
bestiaire fabuleux, inquiétant, baroque ? chats à l'il
scrutateur singes savants et trop humains, enfants à corps d'oiseau,
figures allégoriques d'une secrète et impénétrable
mythologie. Partout le regard domine, paraît interroger le spectateur,
ou plutôt s'étonner de sa curiosité...
Les " mondes nouveaux "
Pascal Quignard, dont on connaît la capacité d'investir,
par l'imagination et l'écriture, des aires temporelles ou géographiques
lointaines et cachées, ne s'est pas approprié les motifs
des azulejos du palais Fronteira. Il a simplement saisi, dès le
titre de son récit ? la Frontière, ? quelques noms et dates
de l'histoire portugaise pour les inclure dans une fiction, une "
fantaisie ", aussi libre que le décor de céramique.
Aussi inquiétante. Eros y prend le masque violent de la vengeance.
La passion et ses instruments sont sacrifiés dans un fatal combat
d'amour et de mort. Métaphore du thème du regard, la castration
devient la sanction du désir viril voué au " néant
" et à l'" air ".
Insensiblement, sous les dehors d'un style glacé, impeccable, où
le classicisme de l'écriture équilibre le caractère
débridé et sanglant de la fable, Pascal Quignard met en
images littéraires, prolonge la superbe et muette narration dessinée
sur les murs du palais. À la fin de son récit, il fait dire
au régent et futur roi D. Pedro II qui fait les honneurs de la
demeure au prince toscan Cosme de Médicis (visite historiquement
attestée en février 1669) : " L'homme est perdu dans
ses désirs comme nos caravelles dans les mondes nouveaux. Comme
celui qui rêve est perdu dans son rêve. "
(
)
Patrick Kéchichian
Le Monde des Livres, 7/8/1992
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