La lucidité d'Oviedo
de GONZALO FERNANDEZ DE OVIEDO
Singularité du Nicaragua. Traduit de l'espagnol par Henri Temaux-Compans.
Edition de Louise Bénat-Tachot. Chandeigne, 358pp. ,29 euros
Cet ouvrage joliment édité est tiré de l'immense
Histoire générale et naturelle des Indes, dont il forme
le livre 42. Son auteur, Gonzalo Fernandez de Oviedo, est nommé
chroniqueur général des Indes de Charles Quint en 1530 :
un emploi dont rêvait son ennemi, Bartolomé de Las Casas,
qui dénonce son «arrogance», ses récits de seconde
main et sa manière de n'écrire que ce qui est infamant et
au détriment des Indiens». La réalité est plus
complexe et ce livre, une merveille de style et l'ethnologie. Oviedo découvre
en 1528 le Nicaragua et ses Indiens. Il a 50 ans. Fils d'hidalgos, il
s'oppose en tout point à l'auteur d'Histoire des Indes.
Pour lui, la servitude des Indiens et la méfiance envers cette
«race maudite de Dieu à cause de ses vices et de son idolâtrie»
sont une nécessité: il dénonce les baptêmes
à la chaîne, qui, sans donner un seul véritable chrétien,
permettent aux gouverneurs de «faire du chiffre» et d'obtenir
de l'avancement. Il pense aussi que la colonisation doit être menée
par l'élite de la noblesse, porteuse de valeurs sociales, militaires,
morales, et non, comme le veut Las Casas, par de simples cultivateurs
motivés. Au cours de précédents voyages aux Amériques,
il s'est opposé à la corruption. Son troisième périple,
au Nicaragua, fait l'objet de cette anthropologie. Oviedo s'entretient
longuement avec les caciques. Pour mieux saisir par où faire entrer
(ou tonner) son Dieu, il veut d'abord comprendre leurs murs, leurs
dieux, leurs systèmes politiques et familiaux. Il les observe,
les fait parler; la morale ne vient qu'après. On y sent sa curiosité,
sa lucidité, son goût de la précision (beau chapitre
sur l'usage du cacao). Il doute d'une évangélisation possible.
Les Indiens qu'il dépeint ne sont jamais les «agneaux»
de Las Casas. Ils se font la guerre, se mangent,mentent à l'oppresseur.
Oviedo, leur .«agresseur», les décrit plus précisément
que Las Casas, leur défenseur attitré.
P H. L.
Libération jeudi 31 octobre 2002
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