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Eléphants pour mémoire
GERARD BUSQUET ET JEAN-MARIE JAVRON
Tombeau del'éléphant d'Asie. Chandeigne, 350pp., 23 euros.
Les communautés venues du sous-continent indien vénèrent
Ganesh, le dieu à tête d'éléphant qui est le
personnage le plus populaire du panthéon hindou. C'est avec profit,
plaisir et un brin de tristesse qu'on lira le Tombeau de l'éléphant
d'Asie. Profit, car il s'agit d'une sorte d'encyclopédie de
tout ce «on a toujours voulu savoir sur le pachyderme, sans avoir
jamais su à qui le demander. Plaisir, car les informations, par
ordre alphabétique comme dans toute encyclopédie, sont présentées
le plus souvent à travers des anecdotes des contes ou des citations
d'auteurs du passé, depuis l'Histoire des animaux d'Aristote
aux articles rapportant les travaux les plus récents sur la mémoire
des éléphants publiés par Libération
en 2000, en passant par les «jatakas»(vies du Bouddha) ou
les réflexions de philosophes de Montaigne à Hegel.
Tristesse enfin, et surtout, puisque commie c'est le propre de tout tombeau,
fût-il littéraire, l'ouvragepart du constat que l'éléphant
-du moins celui d'Asie (Elephas Maximus)-est condamné à
disparaître à brève échéance. Déjà
la civilisation qui, cinq mille ans durant, avait été bâtie
autour de l'improbable alliance entre l'homme et le plus grand des mammifères
terrestres, a pratiquement disparu de la surface du globe. Elle ne subsiste
à l'état de vestige que dans les régions les moins
accessibles du sous-continent indien, comme les collines de l'Assam.
«En écartant les fables de la crédule antiquité[
.. ], il reste encore assez à l'éléphant, aux yeux
mêmes du philosophe, pour qu'il doive le regarder comme un être
de la prem ière distinction», écrivait Buffon
dans son Histoire naturelle. Le pachyderme occupe depuis les temps
les plus reculés -sa domestication est attestée en 3 500
avant notre ère- une place à part dans l'imaginaire des
hommes. Sa taille monstrueuse, sa force surhumaine, mais aussi les qualités
qui en ont fait la plus étonnante conquête de l'homme -un
tempérament paisible mais compliqué, une curiosité
et gourmandise extrêmes, l'habileté à manipuler les
objets les plus lourds comme les plus délicats, une mémoire
très développée et une fidélité, quasi
canine à qui s'occupe de lui- ont intrigué les naturalistes
et fasciné les puissants, pour lesquels sa possession était
avant tout signe de richesse.
S'ajoutant à l'ignorance à peu près totale dans laquelle
on est longtemps resté, jusqu'à la fin du XIXe siècle
en fait sur sa physiologie, sa biologie et son éthologie, ces qualités
(et les défauts) de l'animal ont nourri une éléphantesque
(et fort drôle) mythologie, dans laquelle sa sexualité mystérieuse
(disons qu'il n'est pas un grand séducteur) jouait un rôle
presque aussi grand que la légende du «cimetière des
éléphants» (d'origine cinghalaise, et parvenue à
l'Europe coloniale via les aventures de Sinbad dans les Mille et Une
Nuits). En matière d'éléphants, le mythe -y compris
celui perpétué par les BD, de Babar à Jumbo
en passant par Tarzan- a toujours été en Occident plus gros
qu'un savoir dont, paradoxalement, les récits de Rudyard Kipling
(né à Bombay en 1865) sont d'une source aussi fiable qu'une
autre. Encore que la célèbre " danse des éléphants"
du Livre de la Jungle, qui a lieu de nuit en un lieu secret et
auquel aucun homme n'a jamais pu assister soit tout aussi imaginaire que
les raisons données dans les Histoires comme ça à
la longueur de la trompe.
En 1905, s'était crée à Paris une Société
des amis de l'éléphant qui voulait protéger une espèce
menacée par les trafiquants d'ivoire. L'inquiétude portait
alors sur l'éléphant d'Afrique(Loxodonta Africa),
cousin de l'éléphant d'Asie, plus gros, moins aisément
domesticable, et surtout doté de défenses bien plus importantes.
Ce dernier semble pour le moment hors d'affaire, avec quelque 600000 individus
qui vivent plus ou moins bien protégés dans des grands parcs
et réserves naturelles du continent noir. Mais l'éléphant
d'Asie,lui, ne compterait plus, selon les auteurs du Tombeau, qu'entre
30 000 et 45 000 animaux dans 13 pays du continent, de l'Inde à
la Chine en passant par le Laos, la Birmanie ou la Thaïlande. Bien
plus que du braconnage, ils sont victimes de la pression démographique,
de l'urbanisation et la déforestation qui réduisent leur
espace vital et les entraînent dans une guerre larvée avec
les paysans dont ils dévastent les champs et les villages.
Devenus inutiles face aux tracteurs et autres bulldozers, les animaux
domestiqués, qui se comptaient par milliers en Inde il y a un demi-siècle,
sont de plus en plus réduits à la triste condition de «symbole
nostalgique, au pire d'amuseur public». Bientôt, ils auront
complètement disparu. Il est vrai que, comme on l'apprend page
245 que «dans tout village rural d'Asie, les éléphants
sont considérés comme les cousins des nuages à cause
de leur taille, de leur couleur fumée et de leurs barrissements
semblables au tonnerre. Deplus certaines histoires suggèrent qu'autrefois
les éléphants eurent des ailes, purent voler et changer
de forme comme le font les nuages ... »
Patrick Sabatier in Libération jeudi 17
octobre 2002
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