Jacques PROUST, La supercherie dévoilée. Une
réfutation du catholicisme au Japon au XVIIe siècle, Paris, 1998,
188 p.
Les Annales ont rendu compte du très bel ouvrage de Jacques Proust, L'Europe
au prisme du Japon, XVIe-XVIIIe siècle, publié chez Albin Michel
en 1997 (Annales HSS, 1999/2), dans lequel l'auteur s'attachait à construire,
non pas l'image européenne de la civilisation japonaise, mais, tout à
l'inverse, le processus par lequel les voyageurs, diplomates, savants, missionnaires
européens venus au Japon à l'époque moderne avaient contribué
à construire, au Japon, une certaine image de l'Europe de leur temps, qui
n'était ni une vision japonaise de l'Europe, ni l'Europe elle-même,
mais un troisième continent en suspens et en déplacement constants
en particulier de la période portugaise à la période
hollandaise entre l'un et l'autre de ces deux pôles. Mais il faut
faire ici brièvement sa place à ce nouveau et passionnant petit
livre, dans lequel J. Proust développe un cas particulier de son hypothèse
générale, rapidement abordé dans le volume précédent:
le destin tragique et énigmatique du jésuite portugais du XVIIe
siècle, Critovao Ferreira, qui a d'ailleurs également fait l'objet
d'un curieux roman de l'écrivain japonais contemporain Shusaku Endo, Silence.
L'ouvrage de J. Proust se présente trop modestement comme l'édition
introduite et commentée (mais assorti aussi d'un remarquable Petit
Dictionnaire thématique) d'un texte de Ferreira, qui donne son nom
au livre, rédigé en langue japonaise en 1636 après que le
jésuite ait échappé au supplice (en 1633) en s'engageant
sur la voie d'une conversion au bouddhisme dont La supercherie dévoilée
est, en quelque sorte, la somme théologique. L'ancien jésuite
y dévoile les impasses logiques et les inconséquences éthiques
de 1' enseignement chrétien . Or Ferreira est aussi l'ancien
élève du collège de Coimbra, rompu aux exercices de la dispute
scolastique, et il utilise dans cette réfutation à balles
réelles des arguments fourbis lors de ces joutes d'école.
Son texte devient ainsi la double démonstration de l'efficacité
de ces joutes et de leur caractère virtuellement explosif : J. Proust montre
pas à pas, avec une remarquable attention au détail du texte, le
renversement de position opéré par Ferreira, bras polémique
redoutablement armé de sa conversion et figure extrême de
l'Europe au prisme du Japon . Proust accompagne cette analyse interne d'un
intéressant parcours de l'histoire du texte, longtemps attribué
à une autre plume, celle d'un bouddhiste japonais (les résistances
furent en effet durablement très fortes à l'hypothèse même
de la rédaction d'un tel manifeste par un tel auteur) et démontre
la vraisemblance factuelle, par des arguments qui ne se réduisent pas à
l'étude du traité, de son attribution à l'ancien jésuite.
On émettra cependant quelque réserve devant une hypothèse
complémentaire de J. n'enlève rien à ce qui précède,
et semble, au contraire, témoigner d'une sorte d'étrange recul de
l'auteur lui-même devant la hardiesse, pleinement justifiée pourtant,
de son décryptage : J. Proust suggère en effet, sur la base du long
séjour de Ferreira à Goa (où il est ordonne prêtre),
de l'intense activité des nouveaux-chrétiens émigrés
du Portugal dans cette cité et de la forte influence des courants érasmiens
dans ce milieu (dans la péninsule Ibérique comme outre-mer). que
les interrogations, les doutes de Ferreira sur le dogme chrétien
remontaient à l'époque de ce séjour indien lorsqu'il
fut suspendu au-dessus de la fosse à Nagasaki [...], Ferreira savait de
science certaine qu' il aurait eu un sort pire à Coimbra ou à Goa
si d'aventure 1e moindre des doutes qui avaient envahi son esprit au cours des
années précédentes avait été connu de ses coreligionnaires
. Ce n'est pas que l'hypothèse soit nécessairement impertinente
mais elle reste purement conjecturale et son introduction d'ailleurs furtive
dans le cours d'une démonstration solidement argumentée nous
semble émousser sa pointe essentielle, qui est une double point :: d'une
part la conversion effective de Ferreira au bouddhisme contre l'Église
chrétienne. selon ce que nous en pouvons savoir (par exemple ses emplois
auprès de l'inquisition japonaise, etc.); d'autre part, et surtout, la
possibilité d'une conversion et d'un retournement contre leurs auteurs
des instruments qu'ils lui avaient fourni, sans que cette conversion, après
1633, doive être précédée d'une première évolution
lointaine, et d'un marranisme secrètement couvé. En bref, c'est
le scandale de cette conversion qui pourrait par-là être
étouffé, comme il l'était, bien sur d'une toute autre manière,
par le romancier Endo lorsqu'il faisait du refus du supplice par le jésuite
Ferreira le moyen d'une humiliation suprême et d'un martyr plus accompli
encore dans l'apostasie. Mais cette discussion confirme au bout du compte l'extrême
intérêt de ce très beau dossier en affrontant une difficulté
fondamentale, celle de l'analyse d'une conversion selon la configuration complexe,
voire contradictoire, de sa force de rupture immédiate, de la durée
de sa gestation et de l'amplitude de ses effets, le tout à travers les
signes extérieurs qui s'en manifestent.
Pierre-Antoine FABRE