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De l antisémitisme ibérique
Au cur des cinq essais de Yosef Hayim Yerushalmi
: la survie du peuple juif et les persécutions contre les séfarades
dEspagne du XVIe au XVIIIe siècle.
SEFARDICA
de Yosef Haytm Yerushalmi.
Traduit de l'anglais (Etats-Unis)
par Cyril Aslanoff, Eric Vigne, Paul Teyssier et Jean Letrouit,
Editions Chandeigne, collection Péninsules, 362 p., 175 F
La question de la survie du peuple juif, celle de l' antisémitisme
ibérique antisémitisme racial avant la lettre ? -,
peuvent servir de fil conducteur aux cinq essais rassemblés dans
cet ouvrage. Tous portent sur les séfarades d'origine hispano-portugaise,
nouveaux-chrétiens et marranes (juifs convertis dont
un certain nombre continuèrent à pratiquer leur religion
eh secret), après lexpulsion d'Espagne en 1492 e leur conversion
forcée au Portugal en 1497. C'est à une série de
coups de sonde dans les arcanes de cette expérience particulière
que procède ici, dans un style toujours remarquable d'intelligence
et de clarté, l'Américain Yosef Hayim Yerushalmi, qui se
définit lui-même comme un historien des juifs qui
nappartient à aucune école et qui ne
privilégie aucune méthode particulière .
Ce qui frappe surtout chez l'auteur de Zakhor (Gallimard, 1991) cest
la virtuosité avec laquelle il se tourne vers le passé sans
perdre de vu ses résonances contemporaines ni tomber dans l'anachronisme.
On le voit dans la monographie qu'il consacre ici au pogrom de Lisbonne
en 1506, retracé à partir dune uvre énigmatique
Le Sceptre de Juda, de Salomon Ibn Verga. Ce qui intrigue surtout Yerushalmi
dans ce récit, c'est lexaltation constante de la bienveillance
des rois et de la papauté présentés comme protecteurs
naturels des juifs. Position d'autant plus étonnante qu'elle est
postérieure à l'expulsion d'Espagne ! Verga persiste ainsi
à attribuer la responsabilité exclusive des calamités
qui s'abattent sur le peuple juif à la montée de l hostilité
populaire (au vulgaire ) et au fanatisme religieux du bas
clergé. Un des grands mythes structurant de l'élite juive
de l'époque apparaît là dans tout sa splendeur. Une
élite qui, en Espagne plus que partout ailleurs, a placé
sa confiance dans la monarchie. Comprendre la force de ce mythe est d'autant
plus essentiel que celui-ci éclaire la mentalité de ces
nouveaux chrétiens restés au Portugal après
le massacre, bientôt otages de l'Inquisition. Prisonniers
de leurs propres archétypes ceux ci étaient-ils incapables
de tirer la leçon de leurs malheurs ? Yerushalmi ne le dit pas,
mais le lecteur est tenté de voir dans cette incapacité
à concevoir lidée même d'un plan concerté
de persécution venu du sommet de l'Etat une constante de l'histoire
juive, laquelle expliquerait une certaine vulnérabilité
aux tragédies du XXe siècle
LE CAS SPINOZA
De la péninsule Ibérique à la Hollande du XVIIe siècle,
Yerushalmi s'intéresse ensuite à Spinoza. Moins au philosophe
qu'à l'individu né au sein de la communauté juive
portugaise dAmsterdam, prénommé Baruch jusqu'à
son ex-communication La démarche rappelle celle de son livre de
1993 sur l'homme Freud (Le Moise de Freud Gallimard,
Le Monde des livres du 9 juillet 1993) et sur les rapports de cet
autre penseur, dit de la modernité juive avec la
Tradition. L'arrière-plan séfarade de Spinoza serait crucial
selon Yosef Yerushalmi, pour comprendre ce passage du Traité théologico-politique
(1670) où le philosophe soutient que le peuple juif ne doit sa
survivance qu'à la haine des nations et non à
son élection divine. Or, ce propos révolutionnaire, Yerushalmi
le tient pour emblématique du mépris dans lequel Spinoza,
conscient des enjeux de son attaque, tenait ses anciens coreligionnaires.
Yerushalmi révèle que Spinoza s'est inspiré ici de
la polémique, qui faisait alors rage, sur l'application en Espagne
des fameux statuts dits de pureté du sang . Ces textes
instituaient un nouveau critère discriminatoire fondé non
plus sur la foi, mais sur l'origine familiale. Tragique ironie du sort
: la société espagnole du XVIe au XVIIIe siècle,
confrontée à un ennemi désormais
insaisissable , cherchait à se venger ainsi
des juifs infiltrés en son sein par le biais de la
conversion. Quand Spinoza affirme que c'est la haine qui assure la survie
des juifs, il ne ferait, à en croire Yosef Yerushalni, que reprendre
à son compte l'argumentaire de ceux qui stigmatisaient alors les
effets pervers de cette législation raciale, au motif que, loin
de hâter la résorption des juifs dans la société,
celle-ci ne faisait que les maintenir dans leur foi. Or cette conception
de Spinoza va exercer une considérable influence, à la veille
de la Révolution française, lors du débat sur l'émancipation.
On retrouve-là un Yerushalmi qui, fidèle à sa vision
individualisée de l'identité juive (on se choisit
juif, on ne le devient pas par les autres ), ne cesse
de s'interroger sur les modalités d'une sortie de la Tradition
qui n'échouerait pas dans la vision d'un judaïsme imposé
du dehors... Ce va-et-vient entre histoire ancienne et histoire moderne
le conduit enfin à mettre au jour certains parallèles entre
les réactions à l'assimilation des juifs dans la péninsule
Ibérique et dans l'Allemagne moderne. Ebauche comparative qui mériterait
d'être creusée, et qui amène l'auteur à récuser
la thèse d'une coupure entre l'antisémitisme prémoderne,
en particulier religieux, et l'antisémitisme racial, tenu pour
moderne et laïque.
Alexandra Laignel-Lavastine
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