Violences par-delà, violence en deçà
Comment l'œuvre de Las Casas, défenseur des Indiens d’Amérique, devient un enjeu dans la guerre des images opposant, au XVIe siècle, catholiques et protestants d’Europe.

LA DESTRUCTION DES INDES de Bartolomé de Las Casas. Traduction de Jacques de Miggrode, gravures de Théodore de Bry, introduction historique d'Alain Milhou, établissement du texte et analyse iconographique de Jean-Paul Duviols éd. Chandeigne, 222 p., 140 F.

THÉATRE DES CRUAUTÉS DES HÉRÉTIQUES DE NOTRE TEMPS de Richard Verstegan. Texte établi, présenté et annoté par Frank Lestringant, éd. Chandeigne, 208 p., 140 F.

Dans leur très originale et très soignée collection “ Magellane ”, les éditons Chandeigne publient deux livres qu'il faut lire ensemble. Ce qui les unit est l'exhibition d'une violence effroyable, que n'arrêtent ni la loi de Dieu ni la pitié des hommes. En 1579, à Anvers, le protestant flamand Jacques de Miggrode donne sous le titre Tyrannies et cruautés des Espagnols perpétrées ès Indes occidentales, qu’on dit le Nouveau Monde, une traduction en français de la Brevisima relacion de la destruicion de las Indias publiée à Séville vingt-sept ans plus tôt par le dominicain Las Casas. Comme le montre Alain Milhou dans une pénétrante analyse, l’œuvre de Las Casas, rédigée dès 1542, doit se comprendre à la lumière d'une triple crise de la colonisation espagnole. La première est la “ crise de la conquête armée ”.
Après la soumission du Mexique (1521) et du Pérou (1537), les Espagnols ne rencontrent plus sur leur chemin des empires constitués, où leur autorité pouvait se substituer à celle des souverains antérieurs mais ont affaire désormais à des sociétés nomades sans Etat qui exigent une autre forme de colonisation : celle des fronts pionniers. Vient ensuite l'amplification d'une véritable “ crise de la conscience espagnole ” devant les atrocités des conquistadores qui éloignent les victimes du salut promis par la vraie foi et vouent leurs auteurs à un châtiment éternel Dès 1511, à Santo Domingo, le dernier dimanche de l'Avent, le dominicain Antonio de Montesinos les avait mis en garde dans un sermon magnifique et terrible : “ Je suis la voix du Christ qui crie dans le désert de cette île (...). Cette voix dit que vous êtes tous en état de péché mortel à cause de la cruauté et de la tyrannie dont vous usez à l’égard de ce peuple innocent (...). Ces Indiens, ne sont ce pas des hommes ? N'ont-ils point une raison et une âme ? N'êtes-vous pas tenus de les aimer comme vous mêmes ? (...) Tenez-vous pour certain que dans l'état ou vous vous trouvez vous ne pourrez pas plus vous sauver que les Maures et les Turcs qui refusent la foi de Jésus-Christ. ” Apres Montesinos, nombreux sont ceux qui font écho en Espagne à cette dénonciation qui lie la malédiction des vaincus, privés de Dieu et la domination des vainqueurs infidèles à ses commandements.
Une troisième crise est celle qui fissure les légitimations classiques de la souveraineté espagnole sur le Nouveau Monde. A la doctrine qui la fondait sur la transmission aux rois du Portugal et d'Espagne de la potestas universelle que le pape avait reçue du Christ, les théologiens de l'université de Salamanque ont opposé la philosophie thomiste du droit naturel. Celle-ci reconnaissait la légitime souveraineté des princes indigènes et exigeait, en conséquence, que celle des conquérants soit fondée sur de “ justes titres ” - par exemple, pour Francisco de Vitoria, la violation par les princes indiens de la liberté de leurs sujets ou les empêchements nus à l'œuvre d'évangélisation.
Chez Las Casas, ces thèmes prennent un sens prophétique et apocalyptique. En détruisant les Indiens par le travail forcé, les tributs excessifs et les massacres – Las Casas avance le chiffre de quinze millions de morts dans les quarante années de la conquête, ce qui n'est pas éloigné des estimations actuelles qui, il est vrai, imputent surtout aux épidémies un si considérable dépeuplement -, en leur infligeant les plus terribles supplices, les Espagnols ont gravement offensé Dieu. Sa colère fait que meurent, par l'eau et le feu, dans des naufrages et des incendies dont Las Casas tient une minutieuse chronique, ceux qui en ont usé contre leurs victimes, brûlées ou noyées vives. Mais la vengeance du Tout-Puissant sera plus terrible encore : la destruction des Indes annonce celle, prochaine, de l'Espagne elle-même.
Le thème prophétique du châtiment du royaume cruel et tyrannique, souvent manié par les milieux millénaristes et morisques, se trouve ainsi étroitement associé à la stigmatisation des horreurs de la conquête. Dans un texte, rédigé lui aussi en 1542, qui est une condamnation sans appel du système de l'encomienda par lequel chaque conquérant reçoit un tributaire et des tributaires qui lui doivent impôt et travail
Las Casas avertit l'Espagne du péril mortel qui la menace : “ Le royaume d’Espagne est en grand danger de se perdre et détruire, d'être dérobé, oppressé et désolé par autres nations étrangères, et nommément par les Turcs et les Maures, parce que Dieu, qui est très juste, véritable et souverain roi de tout l'univers, est fort courroucé par les grandes offenses et péchés que ceux d'Espagne ont commis par toutes les Indes, en affligeant, opprimant, tyrannisant, dérobant et tuant tant et de telles gens, sans raison ni justice, et en dépeuplant en si peu de temps un tel et si grand pays ; toutes les gens duquel avaient des âmes raisonnables, et étaient créées et formées à l'image et semblance de la très haute Trinité, et étant vassaux de Dieu rachetés de son sang précieux et qui tient compte et ne s'oublie point d'un seul d'eux. ”
Les violences exercées aux dépens des “ pauvre agneaux et moutons ” par ceux qui ne se conduisent ni comme des chrétiens, ni comme des humains, mais comme des “ bêtes sauvages ” justifient la résistance indienne, qualifiée de “ guerres très juste et très sainte ”. “ Retirer l’enfer des Indes ” serait chasser du Nouveau Monde les tyrans qui, tout ensemble martyrisent les créatures de Dieu par des supplices inouïs et spolient leur roi en le privant des richesses promises par une conquête pacifique et évangélique. Sa vie durant, Las Casas rêvera de cette colonisation parfaite par laquelle missionnaires et paysans, respectueux des droits et des vies des Indiens, institueraient en Amérique une chrétienté idéale. Après avoir été nommé évêque du Chiapas en 1543, il en tentera l'expérience, avec ses frères dominicains, dans le territoire de la Vera Paz, premier exemple de réduction (1) en Amérique. Il meurt en 1566, après avoir rédigé un testament ou il déclare : “ Je crois qu'en punition de ces œuvres impies, scélérates et ignominieuses, si tyranniquement et sauvagement perpétrées, Dieu foudroiera l'Espagne de sa fureur et de son ire. ”
Lorsque la traduction en français de La Destruction des Indes, paraît à Anvers en 1579, un an après une traduction néerlandaise, le sens du livre a changé. En Espagne, la réaction contre les thèses de Las Casas a commencé depuis plus de dix ans et, si les instructions et ordonnances royales semblent se rallier à la voie pacifique de la conquête, elles justifient, en fait, la légitimité du recours à la force en cas de résistance ainsi que le régime de l’encomienda.
La pertinence maintenue du texte vient d’ailleurs. Cette même année, en janvier, les sept provinces calvinistes du nord des Pays-Bas ont formé l’Union d’Utrecht pour défendre leur identité de souverain étranger – en l’occurrence le roi d’Espagne. Dès la page de titre, l’intention de la traduction est clairement annoncée : “ Pour servir d’exemple et avertissement aux dix-sept provinces de Pays-Bas. ” En rappelant les crimes commis par les Espagnols en Amérique, il s’agit de mettre en garde tous ceux qui seraient tentés de s’accorder avec eux. La destruction des Indes, qui préfigurait pour Las Casas celle de l’Espagne, dessine sous la plume de Jacques de Miggrode celle, possible, des Pays-Bas : “ Voici une histoire vraie, et composée par l’un d’entre eux de cette nation même, qui leur apprendra, non pas ce qu’ils ont encore du tout exécuté aux Pays-Bas, mais si Dieu ne les avait empêchés, ce qu’il eussent déjà mis à fin. ”
En 1598, la première traduction latine du texte de Las Casas est publiée à Francfort. Elle est illustrée par une série de dix-sept gravures, dues à Théodore de Bry, qui donnent à voir les plus épouvantables des cruautés décrites par Las Casas. Tourmentés, mutilés, tués, les Indiens de de Bry sont les figures modernes du martyre. Leur massacre rappelle celui des Innocents ; leurs supplices, ceux des saints et des saintes ; leurs souffrances, celles du Christ, flagellé, humilié crucifié. Loin de tout exotisme ethnographique, cette série d'images a joué un rôle essentiel dans la constitution de l'image négative de l'Espagne.
Comme l'écrit Ricardo Garcia Carcel, “ les dix-sept gravures de de Bry firent, sans doute, plus pour la légende noire que tous les textes de Las Casas (2) ”.
Leur publication doit être comprise dans le contexte de la guerre des images que se livrent protestants et catholiques au temps des déchirements religieux. Elles répondent, en effet, à une autre série, forte de vingt-neuf gravures, publiée en 1587 à Anvers devenu un bastion catholique - par Richard Verstegan, avec le titre de Théâtre des cruautés des hérétiques de notre temps. Accompagnées d'un texte en latin dans la première édition, elles le sont d'une traduction française l'année suivante que rééditent aujourd'hui les éditions Chandeigne.
Dues à un catholique anglais en exil, mises sur le marché entre la décapitation de Marie Stuart et les préparatifs de l'invincible Armada qui devait envahir l'Angleterre elles exhibent les violences commises par les protestants en Angleterre, aux Pays-Bas et en France. La formule est toujours la même, associant une gravure - ou sont rassemblées, dans un espace de convention, des atrocités sans rapport nécessaire les unes avec les autres -, un poème de six vers et un commentaire qui identifie et explique les scènes représentées. Comparant les gravures imprimées du Théâtre des cruautés avec les fresques jésuites qui représentent dans les églises romaines de Santo Stefano Rotondo et San Tommaso di Canterbury les mêmes scènes de martyre, Frank Lestringant insiste sur les différences dans l'usage de l'image. Alors que les fresques de Niccolo Circignani sollicitent l'identification du spectateur avec les corps déchirés et sanglants qui lui sont montrés, les gravures de Verstegan le maintiennent à distance d'une violence détestable. Les premières sont une invitations à partager le sort bienheureux des martyrs de la foi ; les secondes un appel à la vengeance contre un ennemi cruel et barbare.
Dans le contexte des guerres religieuses, qui sont aussi des confits politiques, l’ostentation de la violence de l'autre tient une place essentielle. Si une telle figuration ne fait guère problème pour les catholiques, elle embarrasse davantage les protestants souvent plus réticents à manier les images.
De là, le déplacement opéré par Miggrode et de Bry, qui substituent l'Indien au réformé, qui convoquent les violences de “ par delà ” pour montrer à l'Europe entière les cruautés abominables perpétrées par les catholiques espagnols.

Roger Chartier

(1) Nom donné aux villages indiens établis par les missionnaires en Amérique indienne à partir du XVIe siècle afin de fixer les populations nomades et de les évangéliser.
(2) In La Leyenda negra, Historia y opinion, Alianza Editorial, 1992.
Dans cette même collection “ Magellane ” qui compte neuf titres, ont paru cette année : Le Voyage de Gonneville (1503-1505) et La découverte de la Normandie par les Indiens du Brésil (édition de Leyla Perrone Moïse 224 p., 140 F) et Les Voyages de Vasco de Cama (édition de Jean Aubin, Paul Teyssier et Paul Valentin.