Carone, Modesto
Né en 1937
Modesto Carone vit à São Paulo. Traducteur de Kafka, il est aussi l’auteur de trois recueils de contes, dont un a reçu le Prix Jabuti en 1980.

Résumé d’Ana
(Chandeigne)

Les meilleurs livres doivent-ils être trompeurs ? Le recueil de deux nouvelles de Modesto Carone, paru l’année dernière, semble le suggérer.
La première histoire, éponyme du livre, avait déjà été publiée une première fois dans la revue Novos Estudos, en octobre 1989. Première chausse-trappe, puisque l’on pouvait croire à son autonomie alors que son complément, « Ciro », l’oblige à la reconsidérer. Certains événements y sont revus, selon les combinaisons de points de vue et de référentiels : à celui du narrateur, se surajoutent les filtres de sa mère Lazinha, de sa grand-mère Ana et de son oncle Ciro, fil conducteur de la seconde séquence. Nuances, relectures, distorsions entre deux vies en partie communes, en partie parallèles, en partie successives. En tout cas, aucun des textes ne sort indemne de l’autre. Preuve, si nécessaire, qu’il n’y a d’objectivité en eux que dans l’apparence.

C’est le second leurre. Certes, l’émotion démonstrative, les jugements de valeur se gardent bien d’écraser la narration sous les (bons) sentiments. Les textes gagnent en efficacité. Mais l’émotion est de toute façon déjà dans le choix de la forme « récit », de la littérature, bien qu’il soit souvent dit et écrit que les faits l’ayant inspiré sont tout ce qu’il y a de plus authentiques. D’une part, le discret avertissement dissimulé dans la fiche technique du livre : « Esta obra é de ficção, a despeito de alguns fatos, pessoas, lugares e circunstâncias serem reais » (« Cette œuvre est une fiction, en dépit ddu fait que certains faits, certaines personnes, certains lieux, certaines circonstances soient réelles »). D’autre part, la note sur les sources historiques, en dernière page. L’auteur aurait pu opter pour le rapport sociologique, la note biographique. Non. Il a choisi, malgré toutes les protestations de sincérité (dont l’enjeu n’est bien sûr pas la vérité, mais une certaine posture du sujet, émouvante parce qu’éthique), de raconter une histoire, de se raconter des histoires. De se tenir dans cet espace ténu ouvert notamment par les auto-fictions.

Quant au jugement de valeurs, il réside dans le découpage (qui suppose hiérarchie) de ce même réel, l’équivalent du cadrage photographique. Pourquoi raconter la vie « insignifiante » d’une petite criada (servante), née quelques mois avant l’abolition, adoptée par une famille sorocabana (de la ville de Sorocaba, dans l’État de São Paulo) où elle est exploitée de façon somme toute assez banale, sur un mode très paternaliste, et qui connaîtra une ascension sociale étonnante, puis un déclin brutal dont elle ne se remettra jamais ? Parce qu’il s’agit de l’aïeule de l’auteur ? Parce qu’elle illustre concrètement, sans discours, sans leçons de morale, les implicites d’une certaine histoire brésilienne : mémoire enfouie de l’esclavage et de ses avatars, hypocrisie de rapports sociaux qui jouent de l’affectif pour mieux masquer la violence du système, domination machiste broyant l’épanouissement personnel et les aspirations « esthétiques » des femmes ? Pourquoi, dans le second récit consacré au fils, revenir sur le parcours du mari qui, après des affaires prospères, la tentation d’une carrière politique, l’ébranlement des retombées nationales de la crise de 29, la ruine et la déroute familiale, finira par se réaliser en sillonnant comme commis-voyageur les villages de l’État de São Paulo ? Témoignage du cœur ? Retour aux origines ? Dévoilement d’humbles biographies, de « fidèles serviteurs de notre paysage » ? Hommage rendu aux anonymes ?

La littérature permet de ne pas trancher. Même si elle se nourrit des récits de vie des sciences humaines, de l’anthropologie contemporaine, même si elle invente des micro-récits comme on parle de la micro-histoire, même si elle prétend n’être qu’un « résumé » (voire le titre : Résumé d’Ana), une forme concise de restituer la vie. Le titre lui-même triche, sciemment. La vie n’est pas résumable. La littérature, à la différence du témoignage « brut », crée immédiatement — c’est sa nature, elle n’y peut rien — cet au-delà du langage (à moins qu’elle ne regagne son lieu, son site même), avec l’idée que tout n’est pas dit. Voilà peut-être son ultime mensonge, le plus essentiel. Celui de la plus digne des littératures. Dont ce livre est.

Modesto Carone est de l’État de São Paulo, lui aussi, né à Sorocaba il y a soixante-deux ans. Il est plus jeune que Ciro de sept ans. À lui, le nom d’Oswald et la famille Ermírio de Moraes, qu’on entrevoit (p. 93 et p. 112) disent des choses très précises, de même que toute l’Histoire traversée. Traducteur (couvert d’éloges) de Kafka, il a bien dû en tirer quelques leçons, antérieurement (trois livres de contes, dont un prix Jabuti), mais on l’aura compris, nous sommes loin du fantastique kafkaïen. Il faudrait aussi aller voir du côté d’une certaine « école » pauliste, du côté de Menina a caminho de Nassar, ou du petit comité à qui est dédié le livre, pour la contention incisive de la narration. Mais à vrai dire, tout était à inventer. Tout est toujours à inventer.

 Michel Riaudel

Retour au guide
Imprimer cette page
Vous pourrez vous procurer ce(s) ouvrage(s) à la Librairie Portugaise, mais aussi par correspondance, en utilisant ce bon de commande.

(c)EDITIONS CHANDEIGNE 2001